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Le Pape… mais pas l’abbé Pistre

Si seulement le quidam qui paie très cher sa place pour aller voir un match de foot (souvent très chiant), si seulement le supporter de ces clubs bourrés de fric, qui attend des heures devant les grilles d’un stade pour apercevoir la tronche de l’une de ses idoles, le casque du MP3 vissé sur les oreilles, avait la chance rien qu’une fois de côtoyer une équipe de rugby en déplacement.

 

J’ai eu cette chance, pas plus tard que vendredi dernier, avec le Stade Français en voyage à Grenoble, pour son match face à Bourgoin. Vendredi, début d’après-midi, Gare de Lyon. Je rencontre Max Guazzini qui attend son TGV. Tout seul, comme un grand, avec son sac marin arborant le n° 8. Max, il ne se la joue pas, il discute volontiers avec ceux qui l’interpellent et parle passionnément de ses joueurs. Sans langue de bois et avec le sourire.

Arrivé à Grenoble, je file vers le Novotel du centre-ville. J’y retrouve les joueurs arrivés la veille, accoudés au bar, en grande discussion avec les clients de l’hôtel. On a le temps d’échanger, de parler rugby et économie, de tout et de rien. Mais on a affaire à des gars simples et disponibles. Ca me change de l’attente le long d’une balustrade en plein vent, deux jours plus tôt, à la sortie du stade Auguste-Bonal à Sochaux. L’OM venait de se faire virer de la Coupe de la Ligue après un non match et les joueurs sortaient un à un. Langage convenu, terne, sans intérêt pour deux ou trois qui se sacrifient en victimes des micros tendus. Les autres nous snobent, montent dans le bus sans nous regarder et c’est alors qu’arrive Hatem Ben Arfa. Monsieur Ben Arfa, 20 ans. D’un geste de la main, il rejette notre invite. Il n’a rien à dire, comme il n’avait d’ailleurs rien à faire quand il était sur le terrain. Je me contente donc volontiers des réponses de son président, Pape Diouf, intelligent, lettré, gentleman, anachronique dans le monde du football. Le jour dans la nuit doubienne. C’est le Pape du football, mais il n’a rien à voir avec l’abbé Henri Pistre, le Montalbanais que l’on appelait « le Pape du rugby » dans les années soixante.

Avant d’aller au stade des Alpes, Pierre Rabadan parie avec moi une bouteille de champ. Je vois le Stade s’imposer avec quinze points d’écart ; lui se contenterait bien de gagner d’un point. Le match est beau, vu de la tribune, sans doute davantage qu’à la télé. Mais c’est bien Hernandez qui crève l’écran. Le plus beau joueur que j’aie eu la chance de voir évoluer depuis des lustres. Beau, dans toute l’acception du terme, élégant, racé, facile… Encore plus éclatant que huit jours plus tôt à Jean-Bouin contre Brive. Un régal.

Le match fini, on passe en zone mixte, là où l’on rencontre les joueurs. La salle d’interview du foot est déserte. On nous dirige vers le couloir des vestiaires. Et là, ils y sont tous, encore essoufflés, disponibles, réalistes, expressifs, vainqueurs comme vaincus. Rabadan me fait un clin d’œil : « je te dois une bouteille ». Marqué par les coups, mais capitaine heureux.

Le lendemain matin, 10 h, on partage le même TGV pour le retour à Paris. Ils sont frais comme des gardons et ont annexé le wagon-bar. On voyage debout et on refait le monde, une bière à la main. « Ce sont de beaux athlètes » s’émerveille une vieille dame, « pas comme les footeux », qu’elle juge « fainéants et trop payés ». Les « anglophones » parlent du pays à l’Australien Mark Gasnier, qui a signé ses débuts dans le XV en marquant un essai. Il s’émerveille de tout, il est heureux.

Max et les siens s’engouffrent dans les couloirs du métro. Samedi prochain, ils recevront, en leaders, les joueurs de Montauban que couvait l’abbé Pistre. Ils auront sans doute beaucoup à raconter. Entre temps, l’OM aura sans doute pris une dégelée contre l’Atletico de Madrid en Ligue des Champions et ses joueurs n’auront rien à déclarer. Ils repousseront les micros et les stylos. Pas les caméras, car elles valent de l’argent, beaucoup d’argent. Alors, Pape Diouf n’aura plus qu’à se dévouer pour sauver la face. Il a ma bénédiction. Après tout, le Pape, c’est lui.

Hervé Bride, Europe 1